Emmanuel Godo - Ecrivain et essayiste - Bienvenue sur le site officiel d'Emmanuel Godo

Biographie

Je suis né le 5 avril 1965 à Chaumont-en-Vexin, village de 3000 habitants dans l’Oise, dont ma mère disait qu’il est la deuxième ville de France, après Paris tout de même. Ce ne sont pas d’abord les livres qui m’ont élevé mais une maison du XVIIIe siècle et son jardin montant en escalier jusqu’à une église dévolue à saint Jean-Baptiste. Le grand soleil noir de mon enfance, c’est la mort de mon père, lorsque j’ai neuf ans. Je découvre que le royaume n’est pas désenchanté par la mort mais qu’il y gagne de nouveaux territoires, un vide d’une incroyable présence, des mouvements incertains dans le silence. Je découvre que l’absence est une forme d’être. Que la mort ne rompt pas le lien, que le mystère existe d’une manière qui impose à nos paroles beaucoup de prudence en la matière. Je me mets très vite à l’écoute de ce qui se joue de ce côté du monde.

Les livres viendront plus tard. Je les découvre grâce à un maître, en khâgne, au lycée Condorcet, à Paris, Jean Pihin. Il me montre que l’intelligence peut se construire au lieu même de la mélancolie, en investir les bords, y puiser une puissance de compréhension que je crois sans limite. Que la parole critique se situe au point de rencontre de la raison et de l’émotion. Un peu plus tard, à Lille, je serai conforté dans cette idée par Jean Decottignies, qui me montre comment la critique recycle le discours conceptuel pour en préserver la force d’élucidation tout en le menant à un point où il devient musical et sensible. Le premier me fait découvrir, pêle-mêle, Valéry, Segalen, Mallarmé, Proust, et tant d’autres, dont Barrès à qui je consacrerai grâce à lui ma thèse de Doctorat sous l’égide de Marie-Agnès Kirscher. Le second me fait découvrir Klossowski, Jouve, Bataille, les décadents, j’en oublie. Je voudrais dire ici tout ce que je dois à ces maîtres, qui m’ont montré, chacun à leur manière, ce que pouvait être la vie en littérature, à bonne distance des savoirs académiques. L’un enseignait en classes préparatoires, l’autre à l’université et tous deux m’ont montré ce qu’il fallait de rigueur et de liberté pour vivre dans le compagnonnage avec les livres.

Il faudrait dire, aussi, ma dette, à ces professeurs de mon enfance qui m’ont éveillé à la poésie de Carco ou de Jammes. On dira que cela fait un drôle de mélange mais c’est cela que j’ai toujours aimé dans la littérature, ce droit absolu dont parle Baudelaire qu’un homme peut avoir de se contredire, d’être émerveillé par un sonnet de Jean de Sponde comme par une page de Duras, d’être le témoin de la beauté du verset claudélien comme celui de la valse célinienne. Verlainien ou hugolâtre, sartrien ou camusard, je refuse de choisir : l’espace littéraire est celui d’une circulation générale des formes et des musiques et les possibles de mon être s’y retrouvent tous. Comme ma raison peut trouver sa pâture dans les analyses magistrales de Marc Fumaroli comme dans celles de Julia Kristeva. Au seuil de L’Expérience intérieure, Bataille écrit : « Se demander devant un autre : par quelle voie apaise-t-il en lui le désir d’être tout ? sacrifice, conformisme, tricherie, poésie, morale, snobisme, héroïsme, révolte, vanité, argent ? ou plusieurs voies ensemble ? ou toutes ensemble ? » (Gallimard, collection TEL, 1943, p.10). Á cette question je réponds par la littérature. C’est en elle que mon désir d’être tout s’apaise – sans s’assouvir, en se creusant un peu plus chaque jour, en s’affinant.

Je choisis après mon agrégation de Lettres modernes, en 1987, de vivre à Lille. J’y enseigne dans le secondaire avant de rejoindre les classes préparatoires au lycée Faidherbe. En parallèle j’assure un enseignement à la Catho, où je poursuis mes travaux de recherche et organise des colloques. C’est là que je rencontre Paul Christophe, directeur de collection au Cerf. Il me demande en 2000 un essai sur Victor Hugo qui paraîtra fin 2001, pour le bicentenaire de la naissance de l’écrivain, Victor Hugo et Dieu, bibliographie d’une âme. Bibliographie : ce sont dans les livres de Hugo que je cherche trace de son questionnement spirituel. J’y poursuis ma méthode, volontairement éclectique, sûr comme le dit Proust que l’on ne peut comprendre un écrivain qu’en se mettant en quête des espaces intérieurs où il s’est abstrait pour créer.

Je ne sais pas au juste si c’est l’expérience personnelle qui permet de mieux comprendre les livres ou si, à l’inverse, c’est la connaissance des livres qui permet de mieux comprendre ce que l’on est et ce que sont les autres. Le mouvement est sans doute réciproque et bien difficile à démêler. Il me semble que c’est grâce à ma mère que j’ai compris Musset, grâce à ma femme et à notre amour que j’ai compris Duras ou Claudel. Á moins que ce ne soit le contraire. Mais qu’importe. Je ne veux pas démêler, dans mon travail intellectuel, la part qui revient à ma sensibilité. Le critique lui aussi écrit avec ses larmes, avec le battement de ses regrets, avec l’élan de sa joie. Quand on plonge sa plume au plus cru de la douleur et au plus vif de l’évidence, on rencontre la source qui fait écrire. On entre à son tour en écriture. Car la remarque de Baudelaire qui disait qu’un poète devient fatalement critique est réversible : un critique qui va au bout de sa démarche finit nécessairement par écrire.

On m’a souvent demandé quand je commencerai à écrire des livres personnels. Parfois on disait de vrais livres. Comme si être critique, c’était écrire à un second degré, être en marge du feu créateur. Il m’est arrivé de le croire moi-même, lorsque le désir d’écrire se faisait trop pressant. Parler de la maison d’enfance, des invisibles, de mon amour, de l’absence, du rire de la mélancolie. Mais lorsque j’entrouvre mes livres critiques, je m’aperçois que je n’ai jamais cessé de parler de ce qui me tenait à cœur. Je me suis progressivement affranchi du strict canon universitaire même si j’en garde des signes extérieurs – comme des références, des notes de bas de pages, une bibliographie réfléchie etc. Mais j’ai gardé de mes maîtres l’idée que l’on ne pouvait aborder les œuvres littéraires qu’en exhaussant sa parole, qu’en inscrivant en elle un écho de l’objet vers lequel elle se tourne. J’ai toujours eu en horreur les ouvrages critiques qui prétendent parler d’un livre d’une beauté abyssale en utilisant un langage platement procédurier. Je ne sais pas si j’évite cet écueil mais j’y travaille en tout cas. Je cherche à ce que mes mots puissent porter témoignage de la musique propre à chacun des auteurs auxquels je m’intéresse.

En 2012, grâce au soutien d’écrivains avec lesquels je suis en relation épistolaire, et que j’admire, Jean-Pierre Lemaire, Sylvie Germain, Colette Nys-Mazure, les éditions Desclée de Brouwer acceptent de publier, dans la collection « Littérature ouverte », ma première œuvre de création, le portrait d’un inconnu, sous la forme d’un poème en prose ou d’un long monologue intérieur, Un prince. C’est la poursuite naturelle du mouvement commencé naguère.

Je ne peux parler de moi sans parler d’Emmanuelle. Mais parler d’elle, ce serait plonger au plus intime de mon enfance, ce serait parler d’un amour qui a commencé bien avant de commencer, une nuit, dans une rue de Paris. Ce ne serait plus esquisser des remarques pour une biographie. Ce que je puis dire ici, c’est notre enracinement depuis 1990 dans le Nord, jalonné par la naissance de nos trois filles, Oriane, Léonore et Colombe. Et par des amitiés qui nous sont chères, qui font que cette terre est désormais la nôtre même si notre amour du Sud est tenace, nous qui avons vécu deux ans à Lisbonne, de 1988 à 1990, lorsque j’enseignais le Français au Colégio Militar, estrada da Luz, en tant que coopérant.

Lorsque je fais la connaissance du photographe Louis Monier, lors d’un salon du livre, à Chaumont-en-Vexin, en 2008, il cherche un écrivain pour écrire le texte d’un ouvrage de photographies  sur la Flandre que les éditions Sud Ouest lui ont commandé. En 2011 le projet aboutit : Flandre, terre d’eau et de ciels. Je suis très sensible à l’idée que les livres que j’écris, quel qu’en soit le sujet, soient mus par un sentiment d’amour. Tous mes livres, à des degrés divers, sont liés à des amours. C’est pourquoi il m’en reste tant à écrire et que je fais miens, totalement miens, les mots de Robert Musil dans L’Homme sans qualités : « Je crois que la beauté, dit Ulrich, n’est pas autre chose que l’expression du fait qu’une chose a été aimée. Toute beauté de l’art ou du monde trouve son origine dans le pouvoir de rendre un amour intelligible ».

 

Photographies de Louis Monier