Emmanuel Godo - Ecrivain et essayiste - Bienvenue sur le site officiel d'Emmanuel Godo

Présentation

Ce n’est pas dans les biographies que l’on approchera la vérité d’un écrivain, mais en se mettant inlassablement à l’écoute des livres qu’il a écrits. Les biographies, même les meilleures, n’atteignent jamais qu’une ombre et ne parviennent pas à entrer dans la musique intérieure de l’écrivain. Je me suis toujours astreint, dans mon travail critique, à rendre compte, uniquement, de ce qu’est cette voix intime que l’écrivain jour après jour tente de façonner dans la solitude de l’écriture.

Le reste ne m’a jamais importé. Les faits et les gestes, les postures, le manège plus ou moins satisfaisant des actes : ce ne sont pas eux qui font l’écrivain mais ce qui se joue en-deçà, à leur ombre, dans les recoins de cet espace improbable que l’écrivain s’invente en créant. Toutes les méthodes sont bonnes pour comprendre les textes, à partir du moment où l’on s’en tient à eux et à ce qu’ils révèlent – ce droit absolu qu’un homme a de se contredire, de vivre au cœur d’une tourmente heureuse, d’une tension qui lui aussi nécessaire qu’invivable. Quelle musique irréductible à aucune autre l’écrivain est-il parvenu à faire entendre ? Je n’ai pas d’autre but dans mes livres que de tendre l’oreille sur ce qui m’est dit d’unique et d’en transmettre si possible l’écoute. Cela implique seulement de la part du critique une forme obstinée, et parfois éprouvante, de nudité. Il lui faut apprendre à désapprendre, constamment, à se défaire des oripeaux de certitudes ou de préjugés qui ne manquent jamais de s’accumuler au cours de la vie intellectuelle. Revenir, ne jamais cesser d’en venir à une ignorance fondamentale ; ne pas savoir qui est Claudel, Sartre, Chateaubriand ou Hugo, ne surtout rien savoir de ce qu’il est bon d’en savoir dans ces sphères qu’on dit parfois culturelles. Tout désapprendre, tout réapprendre à leur contact, dans le corps à corps avec leurs textes. Entrer au plus intime de leur monde, en respirer l’air, faire siennes leurs visions, leurs luttes, comprendre ce qui se joue dans leurs incohérences apparentes.

L’enseignement de la littérature est cette folie qui consiste à plonger, en apnée et jusqu’aux bords de l’asphyxie, dans ces mondes singuliers, hétéroclites, très largement intraduisibles. C’est une discipline indéterminée et qui doit se battre pour le rester, traversée par le doute – son état le plus ordinaire. C’est une discipline indisciplinée qui rayonne de la lumière obscure de l’inenseignable. Menacée dans un monde qui ne jure plus que par le Logos et ses dérivés plus ou moins euphorisants, elle est l’un des derniers remparts où préserver le je ne sais quoi, le presque rien et toutes ces choses infimes où se terre l’essentiel. On peut consacrer sa vie à cette matière immatérielle dont la sauvagerie est souvent d’une beauté chavirante. Aucun axiome à la clé, aucun dogme, aucun slogan, aucune de ces vérités qu’on aime à tenir pour définitives. Rien que les ferments insaisissables sur lesquels, à certains instants de grâce, nous nous disons que nous pourrions rebâtir un monde acceptable – ce monde que nous promettent en vain les manieurs de concepts. Un monde fait d’hommes acceptant de vivre la vie à plein visage, depuis sa lie jusqu’à ses envols les plus purs.

La littérature, à ce compte, n’est la servante d’aucune morale et d’aucun –isme. Elle est l’espace le plus libre qui soit, où l’homme se garde une chance de vivre intensément en maintenant vivace en lui le lien qui l’unit à la barbarie la plus primitive comme au plus grand amour. Tout ce que la vie en société apprend à réduire ou à canaliser, la littérature, lorsqu’elle est fidèle à sa vocation la plus élémentaire, nous le restitue – par les mots et comme à l’état brut. C’est pourquoi elle nous est plus que jamais nécessaire, dans un monde qui assèche par tous les moyens, même les plus insidieux, la source en nous de l’enthousiasme. Il y va de notre survie spirituelle et de la possibilité qui nous reste d’être enfin humain.

Les livres que j’aime sont trop grands pour moi. Les livres ? Ne jamais croire qu’on les possède. Qu’une fois qu’on les a lus, ils seraient déflorés, catalogués, classés à jamais, rangés une fois pour toutes sur les rayonnages de la bibliothèque. Laissons à Leporello ses comptes d’apothicaires et à aux Don Giovanni de la lecture l’illusion qu’on peut avoir fait le tour, en une fois, d’un livre.

Cela, cette idée qu’on pourrait en avoir fini avec un livre, n’est valable que pour les mauvais ou les faux livres, ceux qu’on ne lit qu’une fois, ceux qui, comme des enfants polis, ne laissent pas de restes dans leur assiette. Livres jetables, éphémères compagnons de route, à consommer sur place, qui deviennent, au mieux, un parfum agréable, au pire un sparadrap importun dans la mémoire, ou parfois plus rien du tout. Combien sont-ils ces livres dont on ne se souvient même pas qu’on les a lus ? Livres qui se donnent tout entiers, font un tour dans le manège de notre vie et puis s’en vont.

Oh, bien sûr, on peut avoir de la tendresse pour ces livres qui se prêtent de plus ou moins bonne grâce à une lecture négligente, empressée, à la va-vite sur une plage, ces livres qu’on prend à la hussarde, qui vous mènent par le bout du nez, séducteurs à la petite semaine, racoleurs ou modestes, réputés ou inconnus. On peut même faire l’éloge du lecteur donjuanesque qui passe d’un livre à l’autre, les trahit les uns avec les autres, et se trahit au bout du compte lui-même dans la ronde frénétique de ses reniements et de ses désirs successifs.

Il est de bon ton, à une époque où l’esprit mollasson de consensus paraît l’acmé de l’intelligence, de ne blâmer aucune lecture. Il en est des livres comme de la citoyenneté : tout y est bon. Et gare à celui qui ose remettre en cause le sacro-saint principe de l’égalitarisme. N’en déplaise aux ayatollahs de la mansuétude, c’est plus fort que moi, je ne peux pas me résigner à placer sous le même vocable la dernière ineptie de Paulo Coelho et la poésie de Jean-Pierre Lemaire, un polar, même bien ficelé, et La Pleurante des rues de Prague de Sylvie Germain, les sirops de Marc Lévy et le Si Peu de Jean Grosjean.

On me traitera de pédant et de snob, soit, j’accepte d’être taxé d’élitisme. Vous connaissez le mot de Claudel : la tolérance, il y a des maisons pour cela. La malbouffe ne concerne pas que nos assiettes. Je trouve nos contemporains ahurissants de négligence : ils sont prêts à s’engager dans des régimes draconiens pour perdre trois grammes, à faire des efforts considérables pour gagner deux heures d’espérance de vie, mais en matière de livres ils sont prêts à avaler la moindre de ces choses, là, qu’on a accumulées en tête de gondole.

Il y a des livres qui vous rapetissent ou qui vous confortent dans votre médiocrité, qui sont faits pour vous laisser indemnes, pour vous renvoyer l’image du monde et de la vie que vous attendez, qui parlent comme votre voisin de palier, le speaker de la télévision ou votre sur-moi. Il y a des livres qui sont écrits comme le journal, qui sont faits de l’air du temps, qui distillent leurs conseils pour réussir sa vie. Il y a des livres qui font comme si. Comme si la vie était réglée comme du papier à musique. Comme si tout était déjà écrit. Comme si tout était lisible. Ces livres m’intéressent de moins en moins et mes rêves d’autodafé, je l’avoue, se font de plus en plus pressants à leur sujet, surtout lorsque je pense aux autres, à ceux dont on ne parle guère, à ceux que la publicité ne vante pas, ces livres dont un ami ou un libraire vigilant vous glisse le titre à l’oreille, parce qu’il a reconnu en vous quelqu’un qui peut entrer dans la complicité fragile de son silence ému.

Je n’ai jamais aimé que les livres trop grands pour moi. Qui à chaque lecture me donnent rendez-vous pour la suivante : tu repasseras dans dix ans. Vis un peu et reviens. Aime, souffre, apprends, éprouve encore un peu plus la complexité des choses et reviens me voir dans cinq, vingt ou trente ans. Crime et châtiment, dévoré en une journée de fièvre à dix-huit ans, m’a ainsi donné un rendez-vous que je n’ai pas encore pu honorer. Proust m’a ouvert les portes de La recherche et je n’en suis plus sorti. Duras m’avait fait un petit signe il y vingt-trois ans avec L’Amant et ce n’est que l’année dernière que la rencontre a vraiment eu des suites. Et Claudel, et Hugo, et Blanchot, et tant d’autres. Leurs livres ne sont pas prévisibles. Ils mettent au défi ceux qui les lisent de les enserrer dans une pensée définitive. Ils désarment les discours. A nous qui vivons dans la société de la vingt-cinquième heure, comme disait Virgil Gheorghiu, qui réduit l’individu à la catégorie, la singularité à la loi des séries, les livres sont ce que nous avons de plus précieux. Ce sont des antidotes à la standardisation. Avisez-vous de faire entrer Bernanos ou Céline dans une enquête d’opinion, Sade ou Rimbaud dans une fiche de culture générale pour futurs communicants.

Un livre – un livre digne de ce nom – n’est pas une machine. C’est le grain de sable qui grippe la machine, toutes les machines : celles que nous portons à notre insu, idéologiques, morales, intellectuelles. Le vrai livre les empêche de fonctionner, les perturbe, les remet en cause, les affole, les oblige à se défaire de leurs certitudes, les contraint à une révision. On ne devrait lire, disait Kafka, que les livres qui brisent en nous la glace. Le faisons-nous toujours ? Je ne crois pas. L’on préfère souvent ces livres qui nous confortent et nous confirment à ceux qui nous exposent et nous inquiètent.

On peut lire comme on regarde la télévision ou l’ordinateur : en se plaçant devant un écran que l’on prend pour une fenêtre. En se faisant son cinéma. On peut lire comme on prie, comme on ferme les yeux auprès de l’être aimé, en se mettant, dans le silence, à l’écoute de ce qui ne peut d’ordinaire se dire, avec au cœur le « sourd besoin de supplier l’Incompréhensible » dont parlait jadis Huysmans.