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« Le corps de Claudel (et moi) », Thauma n°4, « Corps », 2008

 

Le corps de Claudel (et moi).

 

Pour François Claudel

 

Le Claudel dont on parle ici ne s’intéresse qu’aux âmes fortes, pas aux âmes grises. Il n’aime pas les vaincus. Quand il s’avance, il semble se laver les mains avec un savon invisible. Il dit que Dieu est un hôte qui ne vous laisse pas de repos. Il salue le seuil d’un bonjour maugréé, d’une prière rogue. D’un revers de la canne il chasse la joliesse, les symétries à la française, tout ce qui, en vous, réclame du menuet.

Les deux pieds solidement campés. Les mains prêtes à la lutte, à l’étreinte. Col flexible, tête indomptée, sans haine, le regard aux quatre horizons. Sur la photographie, savoir débusquer Tête d’or sous les ventripotences de Turelure. Il laisse à d’autres la manie de la Terre et des Morts. Il a choisi la Mer et les Vivants. Et s’il lui arrive de céder à la rêverie de l’arbre – c’est d’époque –, il regarde le gland tomber du chêne sur le tarin de Garo et le Lorrain de Paris vibrer devant le Platane de Môssieu Taine. Lui dévisage le corps du banyan qui porte ses racines à son cou, et tire, tire de toutes ses forces. Il n’aime les arbres qu’athlétiques et nomades ou silencieux, tendus vers l’autre côté du paysage. Les allégoriques et les sémaphores peuvent aller se dévêtir au grand vestiaire de la Nature.

Le corps de Claudel. Il faut entendre Gide parler du marteau-pilon ou du cyclone figé qu’est Claudel. Ce rouleau convertisseur que Jacques Rivière voit surgir un soir, ruisselant, un rien loubard. Il assommerait volontiers les abscons et les obtus, secouerait les tièdes comme des pruniers, serait prêt à la dernière irrévérence pour que les gueules de morue salée de certaines bigotes s’illuminent et qu’elles puissent enfin offrir au Dieu dont elles n’ont que le nom à la bouche autre chose que leur sempiternelle grisaille. L’homme est un cochon, madame, et tout est bon dans le cochon : ça tient d’une pièce, un cochon, ça va droit où son désir le mène, c’est doué d’un instinct infaillible de vie. Méfiez-vous de ceux qui vous disent qu’il y a en l’homme des parties inavouables. Tout est bon, tout a son utilité. Etiam peccata, madame, oui, même le péché couleur de rose, ce levier que chacun porte en soi. N’écoutez pas les jansénistes qui prétendent que l’imagination serait mauvaise. Dieu a fait l’homme à son image. Il n’y a que ce qu’on ne comprend pas qui nous paraît inutile et mauvais. Prenez un peu de recul, goûtez davantage de l’amertume, libérez-vous de la peur et vous verrez que tout tient. Comme dans le corps de Paul Claudel.

Ce corps-là n’était pas fait pour les claustrations et les tremblements. Des Esseintes peut faire joujou avec ses miroirs et se peinturlurer le nombril. L’égotisme est une affaire de faux-monnayeurs. Le « Connais-toi toi-même » est une sottise, mieux vaut se connaître à travers les autres, sortir de soi, aller dans le monde, y rouler sa bosse, y user les paumes de sa main, y claudiquer sans relâche. Narcisse est comme le cercle ou l’androgyne absurde et autarcique : il ne vit pas. On ne s’introspecte pas à l’ombre des jeunes filles en fleurs. Tu ne sculpteras pas le misérable tas de petits secrets. Le corps n’est pas un monde, il est l’instrument de mesure du monde. Ne confondons pas.

La main, le sexe, le pied, l’œil, l’oreille, la bouche : tout dans le corps est fait pour s’unir, s’accrocher, se projeter. Et que dire du cerveau, des nerfs, des muscles, du sang ? Tout aspire à connaître, à prendre place dans le concert universel. Et peu importe que l’arrimage soit brutal. Le corps est fait pour le corps à corps avec le monde, le face à face. De même que l’homme s’instruit du dedans par l’usage, il se façonne au dehors par le choc. La lutte de Jacob avec l’ange, d’Amalric avec Mesa : le catch est un art de vivre, on ne prend appui que sur ce qui nous résiste. Ne surtout pas fuir la difficulté : elle signale un point de haute nécessité. On ne se glisse pas dans les interstices du monde, on n’entre pas sur la pointe des pieds, on n’attend pas que le feu soit vert : on avance.

Heureux celui d’où jaillit une parole nouvelle. Le murmure n’est pas fait pour ce corps en joie. Pas plus que les arrière-cuisines ou les recoins des boutiques obscures. Claudel a toujours fait l’éloge de la banquette avant. Sur la photographie il faut le voir, avec son ami Darius, assis sur le devant de la locomotive à vapeur qui s’apprête à traverser je ne sais quelle région du Brésil. Impossible de unscramble the eggs comme il le dit à Robert Gallimard : on ne désembrouille pas les œufs. En latin on dira : quantum potes, tantum aude. Agis à la mesure de tes possibilités. Vite fait, mal fait dit la traduction, à l’emporte-pièce, de Claudel. Et comme, par la prière, il t’est loisible de désirer l’impossible, au possible nul n’est désormais limité : la démesure fait loi. Claudel est bien cet homme qui ouvre les portes, abolit les frontières, déclare le monde réuni, plein et offert, comme la pomme parfaite. On n’imite pas un tel chef-d’œuvre, on rivalise avec. On ne pèle pas un pareil fruit avec un couteau en manche d’ivoire, on le croque et on perd la mémoire de ce qu’il faudrait connaître.

Le corps de Claudel est dans ses livres. Á une époque qui n’aime rien tant que la faiblesse, il est jubilatoire de se retrouver à l’ombre de cette force, comme sous un préau l’enfant humilié découvrant la paix derrière la carrure de colosse du caïd qui l’a pris d’amitié. Nul auteur ne me donne plus l’envie de vivre que Paul Claudel. De chasser mes peurs. De regarder le vide et de comprendre enfin le rôle qu’il joue dans le décor, en moi ou sur la page. Quand Pascal s’effraie du silence assourdissant des espaces infinis, Claudel le regarde trembler, il m’adresse un clin d’œil : pourquoi avoir peur de cette prairie au-dessus de nous ? Patience, nous en prendrons un jour connaissance. Quand les Droopy ou les Matamore de la pensée tremblent comme des feuilles mortes devant l’immensité de l’Océan ou les tourbillons de l’Argent, il leur dit que l’infini n’existe pas, que la mer pas plus que l’argent ne sépare mais qu’elle réunit les hommes comme il les fait communier dans le commerce. Et moi je suis derrière et j’applaudis comme le lâche qui voit sa propre hantise rabrouer ou gifler par plus fort que lui.

Il dit que le corps est fait pour mourir et pour aller, par la mort, à l’immortalité. Et moi je dis qu’il a raison, comme un petit parieur qui a mis toutes ses économies sur un cheval en qui personne ne croyait plus et qui le voit doubler tous ses concurrents et filer droit vers la ligne d’arrivée – à cent coudées au-dessus du sol.

Quand je relis Claudel, je ne sais pas si mon corps se transforme mais j’ai l’impression que sa force est devenue, momentanément, la mienne. Je roule un peu des mécaniques. J’avance comme John Wayne, prêt à dégommer tous les Liberty Valance qui viendront narguer ma vie intérieure. Je me fais tatouer sur un poitrail imaginaire : jeter une brique à mes bulles de savon. Je ne sais pas combien de temps dure l’effet. Il m’arrive d’ôter mon chapeau pour saluer un arc-en-ciel. Je me prends parfois pour un canard. Et comme il est impossible à un canard de se noyer, comme dit Claudel, je me précipite dans tous les océans ou dans toutes les mares que je trouve sur mon chemin. Je me sens guéri du repos pour toujours. J’ai une faim de loup. Le vétérinaire trouve que c’est un phénomène étrange pour un canard.

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