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« Le réfractaire docile », Thauma, n°9, « L’air », 2011.

 

Le réfractaire docile

 

« Je ne serai pas le poète de la joie ».

Un enfant sur la tombe de sa mère.

Il avait en horreur les familiarités, n’acceptait qu’on lui parle que dans un silence assourdissant. Même ses pensées les plus intimes le vouvoyaient. Il gardait devant elles une politesse prudente. Il avait cherché en vain dans le monde des semblables puis avait remisé sa lanterne et s’était rhabillé. Il se tenait à l’écart, dans le coin indiscernable du tableau. Il regardait des masques s’agiter, s’évanouir, dire des paroles définitives autour du Golgotha, qu’on avait échafaudé là, pour rire, sur un tréteau, au milieu de l’amphithéâtre qu’avait dessiné la base de la Babel effacée. Un reste de colère agitait parfois son immobilité presque parfaite lorsqu’il voyait la secte des philosophes rebâtir pierre à pierre la tour effondrée. Mais un parfum d’à quoi bon suffisait à la réduire à néant.

Plus de doute ou de scrupule. Le jeu de la vanité, l’épuisement des certitudes, la croyance en une vie tapie dans l’ombre, il les laissait aux esprits faibles. Il ne voulait plus sentir que la puissance gonfler son corps et irriguer son esprit, une jeunesse plus souveraine que l’autre qu’on a laissé passer, dont on ne savait pas quoi faire alors, que l’on a dépensée à des riens. Il se sentait des invincibilités soudaines, des audaces d’ancien timide, des rayonnements et des raideurs qui transperçaient l’idiot qu’il aurait pu être. Lui qui s’était allé, jadis, à croire la vie possible au milieu des invisibles, il savait qu’on ne l’y reprendrait plus, qu’il ne ferait jamais plus l’éloge de l’inaccompli. Il lui fallait désormais de pleines rasades de réalité. Il se serait vautré dans cette boue, en aurait bu la revigorante lie, s’il avait pu le faire sans condescendre ni démordre.

Il s’était inventé un théâtre où l’on se cravatait de vérité, où l’on tirait toujours les épingles du jeu de l’autre, où l’on pouvait ne plus feindre l’indifférence. Il avait pris la mesure de la vie nouvelle et jamais on ne l’entendait se désoler de vivre au milieu des décombres. Il avait toujours un projet pharaonique d’avance sur le désenchantement où il regardait ses contemporains s’affoler comme des mouches se noyant dans leurs propres larmes. Ils ont épuisé, disait-il, toute la miséricorde qu’on pourrait avoir pour eux. Il ne sert plus à rien de les aimer, de les gifler ou d’écrire pour eux. Ils sont perdus et aucun geste, aucune parole ne pourra plus les atteindre. Les artistes et les penseurs ? Des écoliers plus ou moins buissonniers, rédigeant leur copie sous la dictée d’un dieu muet, une soldatesque donnant bonne figure dans l’espérance inepte d’un salut.

Il ne s’apitoyait plus sur rien et surtout pas sur lui-même. Il avait appris l’art, dans sa solitude, de faire la nique aux paradis perdus, à l’idée du chemin, au chemin lui-même, aux enfances qu’on dit retrouvées, aux cris libérateurs, aux voix qui vous parleraient à l’oreille dans le silence de la nuit, aux envers majestueux, aux lointains comme aux proches, à leurs chants. Il ne pleurait plus que de rage, une fois l’an, ne fermait plus les yeux pour trouver le repos, n’attendait plus qu’une voix lui dise de venir, qu’une main aimante lui caresse les cheveux.

Il trouvait les poètes niais ou gâteux, surtout ceux dont il aurait murmuré jusqu’à plus soif les vers s’il avait pu encore croire à leurs nuits. Il riait de les voir singer à toute force dans leur pauvre humilité les sages. Il aimait encore le bruit que font, sous la semelle, les tessons du savoir qu’on a éparpillés aux quatre coins du sol, les horizons cabossés dont les culs terreux remplissent, en catimini, les nids de poule, les détonations lentes de l’amour qui voudrait une fois se dire, la vie gâchée suintant de tous les murs de la ville, la gueule faussement inspirée des revendeurs d’énigmes.

Il ne savait pas au juste ce qu’il emporterait dans l’arche. Un poing fermé peut-être sur le néant que laisse le temps sur ce qu’il aime, une nuque inflexible, les vestiges d’une royauté improbable, trois images sommaires, les quelques mots pour tout redire.

 Il ne se laissait plus tutoyer que par le vent.


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